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La Roue de la fortune

Imaginez Belgoland, un monde où l’homo ludens remplace l’homo sapiens (celui qui a « inventé les impôts et les heures sup »), un monde où le hasard répartit les rôles et les richesses. Ce monde-là, Jan Bucquoy en a fait la démonstration avec une grande tombola organisée le samedi 24 octobre 2009, à Immanence, à la veille de sa première exposition parisienne. C’était une découverte pour le public, Bucquoy sévissant la plupart de son temps en Belgique. Il a pu découvrir quelques aspects du projets utopique de l’artiste : finie la propriété, place au hasard !

On nous le dit, on nous le répète : il faut être propriétaire. Comme si la propriété était l’essence de l’homme. Désormais, chacun peut crier haut et fort : « je possède donc je suis ». Jan Bucquoy propose l’arrêt total de cette course frénétique, et qu’on lui substitue une économie de la répartition au hasard, où chacun gagne. Les richesses sont redistribuées, mais aussi les rôles politiques. C’est le hasard qui décide, qui gouverne dans l’utopie de l’artiste belge. La loterie décide de tout, on tourne la roue, et elle nous propose une voiture de sport, ou une villa, ou une toile de Rembrandt. Bien entendu, nous sommes libres de refuser le gain et de le remettre en jeu. Tout se fait donc dans la joie et la bonne humeur, pour briser les chaînes d’un capitalisme bien trop menaçant, bien trop présent.

Ce samedi d’octobre, donc, des tickets ont été distribués aux spectateurs, à l’entrée d’Immanence, pour l’attribution des lots. Il s’agissait – cas d’école – de redistribuer l’héritage d’un supporter de l’Olympique de Marseille, communiste et amateur d’art. On pouvait donc gagner des écharpes, des maillots de foot, un catalogue, une oeuvre du Musée du Slip, du même artiste, ou bien encore un buste de Staline en bronze… Cette grande loterie faisant office de démonstration, comme une esquisse de la grande loterie mondiale que l’on pourrait envisager…

Belgoland est une utopie. Comme ce mot l’indique, une utopie ne se trouve nulle part. Mais elle peut tout aussi bien se situer ici et maintenant. C’est cela que nous propose Jan Bucquoy : agir ici et maintenant, pour vivre dans un ailleurs possible où les lois de l’économie capitaliste seraient devenues du passé. Sans pour autant laisser de côté son rire légendaire, l’artiste belge a donc proposé une performance des plus singulières, qui a vu le public participer, jouer le jeu : comme si l’inversion avait bel et bien commencé d’avoir lieu.

Le projet de Bucquoy est un projet politique : il s’agit d’envisager le monde autrement. Ne croyant pas au paradis après la mort, il tente de le façonner sur cette terre. « Le paradis, là, maintenant, tout de suite ! » C’est dans la lignée d’utopistes comme Thomas More ou Charles Fourier, que Jan Bucquoy se place afin de nous proposer un monde autre. N’est-ce pas le rôle de l’artiste, en totale marginalité, de d’ouvrir une sortie de secours au vacarme quotidien ? N’est-ce pas de son ressort d’inventer de meilleures solutions quitte à passer pour un fou ?

Mais Jan Bucquoy n’est pas fou : il est Belge. Au moment où l’on nous propose d’aimer la France ou de la quitter, nous aimerions, nous, Français, choisir cette Belgique-là, continuer à rêver à Belgoland.

Stéphane Lecomte

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Par Linéale